Culture & Conversation

12 Hommes, 12 Livres

J’ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Quelques semaines avant la mort de Ray Bradbury, je rencontre Marc, ami, avocat, qui m’avait recommandé Farenheit 451 du célèbre auteur de science-fiction.

Lorsque j’ai appris que Ray Bradbury est décédé, j’ai d’abord été surpris : j’ignorais que l’auteur, dont j’avais fini la deuxième lecture de Farenheit 451 la veille, était encore vivant. Son décès à changé mes plans initiaux pour la vidéo : moi qui comptais brûler le roman (geste discutable même en lien avec la nature du récit dans lequel des hommes brûlent tous les livres sur leur chemin dans un avenir dystopique), je décide, à la place, de distribuer ses œuvres à des quidams. Geste, d’ailleurs, qui se rapproche plus du Marc d’aujourd’hui.

« Quand j’ai lu ce livre pour la première fois, je devais avoir seize, dix-sept ans », m’explique-t-il. Le jeune Marc est dans une librairie, découvre le livre, se met à le lire et l’achève pratiquement en une seule soirée, sur les lieux. Il l’achète et brûle les coins de la première page, comme un hommage à Bradbury.

À cet âge, Marc s’identifie avec Montag, ce pompier (le terme anglophone original est « fireman », plus approprié selon moi) qui gagne sa vie à brûler des livres sans réfléchir, pour ensuite se vouer à leur protection avec une ardeur quasi-fanatique. « Il y a une phase de ma vie, que je regrette d’ailleurs, dans laquelle j’essayais de faire souffrir les autres », explique-t-il. : Je n’ai pas connu Marc alors qu’il était dans cette période, même si je le côtoie depuis 2004. Ensuite, il a ajouté un certain aspect spirituel à son existence, et tentait de rallier un maximum de gens à son point de vue, à la manière de Montag lorsqu’il adhère à la cause des livres.

Je n’ai connu aucune de ces versions de Marc. C’est d’ailleurs plutôt lui qui m’a rencontré lors de ma phase « Montag le brûleur ». Nous avons toujours été un peu décalés dans nos personnalités : quand je l’ai rencontré, je vivais encore une sorte de post-adolescence aigrie, et si j’ai atteint une certaine maturité, je suis loin de son niveau de vie : marié, avocat, heureux.

Quand nous nous rencontrons pour parler du livre et de notre relation, je n’ai pas grand chose à dire, ou à demander : en bon pédagogue et philosophe, Marc avait déjà une suite d’idées qu’il souhaitait me partager. Mais j’étais, d’un coté, préoccupé par la grève, et de l’autre, je constatais que cette amitié n’était pas à redéfinir, à réfléchir : c’est, après une période d’instabilité, une des relations les plus confortables et enrichissantes que j’entretiens. Nous étions sur la même longueur d’ondes : la lecture est une partie importante de la vie et ce roman prédit avec justesse les dangers d’une culture populaire qui pourrait écraser le potentiel de la littérature sur la vie des gens.

Cette journée-là, Marc et moi nous sommes assis pour discuter. Mais il n’y avait aucun doute que ce simple rituel allait se répéter ad infinitum pendant le cours de nos vies respectives. Enfin, je l’espère.

Originally posted in Baise-Livres.

 


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