De 45 tours en 45 tours, c’est une compilation de photographies que nous propose Sébastien Lapointe à la galerie Push de Montréal. Tout au long de Différence, Répétition, titre de sa nouvelle exposition, l’artiste détourne et reformule des ritournelles urbaines en photographiant l’ordinaire, le populaire, les pochettes de disques ainsi que les murs d’affichage publicitaire montréalais.
À la manière d’un DJ, sa pratique artistique s’articule autour des objets et des lieux déjà existants et habités par la faune citadine, qu’il remixe pour en reformuler une adaptation personnelle. Ses photographies marquent un instant, celui du temps passé qui continue d’évoluer dans le présent. Orchestré, remanipulé, reformulé ou retranscrit, c’est un nouveau champ musical qui se décompose ou se recompose au fil des envies artistiques de Sébastien Lapointe. Différence, Répétition nous renvoie à la définition qu’en donnait Deleuze : « un morceau de temps à l’état pur ». C’est dans cette perspective là qu’il faut aborder le travail de Lapointe : une nouvelle plage musicale sur la « time line », qui se superpose au temps passé, tout en étant différente de l’ancienne. C’est aussi un arrêt sur image, un silence sur une partition, des intermèdes où les photographies des rues et des disques semblent, après plusieurs années, aux yeux du quotidien : « tout croches », blanchies, noircies et oubliées. Et pourtant, tout cela est maîtrisé dans une grande virtuosité, à la fois délicate et forte, et dans un dépouillement photographique exemplaire.
Mais l’artiste souligne d’un si bémol les transformations du champ social par le biais de ses œuvres; transformations qu’il ne dénonce pas nécessairement. Aussi sa symphonie photographique est avant tout une envie de faire écho aux passants, aux collectionneurs et aux baladeurs, un peu comme une parenthèse, une « saisonnalité visuelle », courte et silencieuse puis, de temps à autre, bruyante aussi.
Après une seconde écoute de sa pratique, il semble indéniable que l’artiste oriente la mémoire du spectateur vers l’action présente, notamment en insérant des souvenirs-images. En visualisant les clichés de l’artiste, le spectateur peut inévitablement percevoir ou imaginer le son des vieux vinyles ainsi que le bruit ambiant des rues. L’esprit, la mémoire et la nostalgie circulent face aux œuvres de Sébastien. Telle une ritournelle, l’exposition de Lapointe reste en tête. Personne ne parle ici de rengaine ou de refrain, mais davantage de mélodies territoriales et populaires, qui fredonnent des désirs coupables. Un temps lointain et pourtant si proche de nous. Un sentiment présent, flou et nostalgique, mais exprimé d’une manière plus rythmée et plus intime. Lapointe nous décrit des segments nécessaires pour reconstruire nous-mêmes une œuvre sentimentale parmi la foule.
Ce qui impressionne le plus chez Lapointe, c’est son talent à faire résonner discrètement des mécanismes intimes (nostalgie, désenchantement, frivolité…) avec la réalité du monde contemporain – surconsommation et reconstruction sociale – dont il fait ressortir la nature étrange et étrangère. Nous sommes ici dans un présent immédiat, conçu à la fois comme la biographie (parcellaire) d’un artiste et comme un produit d’appel à visée sociale. Les œuvres de Sébastien Lapointe s’imposent immédiatement comme des photographies sonores qui suspendent, un court instant, le temps.




