APRÈS LE SUCCÈS international de La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet en écrit la conclusion, tentant de répondre à la question : « Dans cette pratique de la liberté sexuelle à deux, que fait-on de la jalousie ? » Le livre n’offre aucune solution, mais une analyse rigoureuse et détaillée. Est-on dans le domaine de la littérature ou de la psychanalyse ? Malgré la belle langue, classique et épurée, le gourmand de la prose littéraire ressent un malaise. La rigidité analytique et l’éclairage cru–de laboratoire–qui enlève volume et mystère aux personnages et aux événements, nous mettent dans l’hypostase d’un thérapeute face à un cas classé, déclinant les prémisses et les conséquences possibles. Le récit garde cependant un intérêt et, s’il n’est pas ému, le lecteur apprécie l’effort d’authenticité et la puissance vitale du vrai protagoniste : l’obsession.
Comment Catherine M. arrive-t-elle à la déchéance mentale, spirituelle et physique ? Debout au bord du gouffre, elle rencontre, indissociables, jalousie et jouissance et non pas la paix des conflits résolus. Pourquoi cette femme libertine, lorsqu’elle apprend que son mari a, lui aussi, plusieurs relations cachées, sombre-t-elle dans un tourment sans issue ? Adolescente, Catherine M. avait recopié une phrase de Balzac : « Rien ne forge le caractère comme une dissimulation constante au sein de la famille. » Avec une aussi précoce compréhension de la nature humaine, on comprend mal que la matérialisation de cette phrase, dans sa propre vie d’adulte, l’anéantisse. À cet argument, l’auteure ne trouve rien à répondre et c’est là tout l’intérêt du livre.
Comme dans bien des romans classiques, l’élément déclencheur de la jalousie est une enveloppe contenant, dans ce cas-ci, des photos d’une femme enceinte et nue. Peu à peu, l’esprit de Catherine M. se met à recréer ce qu’a pu être l’« acte malheureux » initial, et bientôt elle n’arrive plus à jouir qu’en imaginant son mari sexuellement actif avec d’autres femmes. L’acharnement inquisitorial tourne à l’addiction et, à mesure qu’elle fouille dans la vie privée de son mari, Catherine ressent la nécessité de douleurs plus mordantes. De là au plaisir sadomasochiste il n’y a qu’un pas que Catherine M. franchit : « Je dosais la souffrance que je m’infligeais comme les adeptes du sadomasochisme savent frôler les seuils de ce que peuvent endurer les corps sans faillir, afin de ne pas compromettre la poursuite de leur plaisir. »
Pourtant, Catherine M. « faillit » : dans le désespoir, la déchéance physique et le désir de suicide. Est-ce son manque de science dans le dosage de la douleur qui est en cause? Quoi qu’il en soit, vers la fin du livre, le plaisir disparaît. Ne reste que la douleur pathétique et entière d’une femme qui se voit seule aux abords de la vieillesse et qui, malgré ses discours justificatifs, n’est plus certaine d’avoir bien joué sa vie.
Irina Egli, Romanian-born novelist and scriptwriter, has lived in Montreal for 11 years. She has a master’s degree in creative writing from McGill’s French Department. Her first novel in French, “Terre Salée” was published in 2006; her second, “Les yeux du jaguar” will appear in spring 2009. Both are from Boreal. Her own film adaptation of “Terre Salée” will be produced in a European coproduction.








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L’analyse d’Irina est très intéressante. On ne peut qu’être d’accord avec cette lecture à la fois juste et intelligente!